La bédé-réalité : la bande dessinée autobiographique à l’heure des technologies numériques.

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Si la vogue des blogs-BD s’est aujourd’hui nettement essoufflée (les blogs les plus populaires ayant fait l’objet d’une édition papier), ces derniers n’ont pas fini d’intéresser les chercheurs. De manière plus générale, l’étude des blogs-BD s’inscrit dans un champ de recherche plus vaste, que l’on commence à peine à débroussailler : l’appel à contribution, intitulé « Blogs de BD au féminin », lancé en octobre 2012 par la revue en ligne Publif@rum, ou encore les travaux consacrés à l’écriture de soi sur support numérique, et plus spécifiquement au dispositif du blog (on pense en outre à la thèse de Oriane Deseilligny, mais aussi à l’ouvrage collectif Blogs écritures d’un nouveau genre, pour ne citer que ces exemples), prouvent l’intérêt que portent les universitaires aux nouvelles formes que revêt, en ce début de 21ème siècle, l’expression de l’intime. En centrant son étude sur le devenir de la BD autobiographique à l’ère numérique, Julie Delporte, par ailleurs auteure de BD, s’inscrit pleinement dans cet axe de recherche (où s’entrecroisent les études littéraires, les sciences de l’information et de la communication, la sémiologie etc.), et offre au lecteur francophone l’une des premières réflexions d’envergure sur le phénomène des blogs-BD (à laquelle il convient d’ajouter L’histoire de la BD numérique française de Julien Beaudry et les quelques articles disponibles dans le 54ème numéro de la revue Hermès, entre autres…).

Découlant d’un mémoire de master, l’ouvrage s’ouvre sans surprise sur un état de l’art des réflexions sur le BD.  L’occasion pour l’auteure de revenir sur les origines supposées du médium (encore et toujours la question des origines), en partant de la toile infinie McCloudienne, où se devine un attachement pour des formes séquentielles archaïques (grotte de Lascaux,  tapisserie de Bayeux, colonne de Trajane), pour arriver à la soi-disant paternité Töpfferienne défendue par Groensteen et Peeters. Dans tous les cas, Julie Delporte insiste sur l’impossibilité d’assigner un acte de naissance à la bande dessinée, préférant substituer à la question de l’origine une perspective intermédiale, c’est-à-dire voir dans la BD une espèce narrative issue, non du cerveau d’un artiste genevois, aussi génial fût-il, mais d’un contact entre plusieurs médias : caricature de presse, gravure, image d’Epinal etc. A propos de l’auteur de Monsieur Vieux bois, Delporte précise par ailleurs :

 Ce qui est sûr, c’est qu’il faut considérer Töpffer comme un fondateur, et non le fondateur du 9ème art. En effet, pourrait-il être à l’origine à la fois de cette bande dessinée française dont parle Philippe Gauthier, tout comme des comics américains et du manga japonais ? (page 18)

Ce besoin d’attribuer au médium un inventeur est souvent reproché, à raison, aux études inspirées des sciences du langage, volontiers taxées –parfois de manière excessive il faut bien le dire- d’essentialisme. La domination de l’approche formaliste (lâchons le mot, du sémiocentrisme), n’est bien sûr pas absente des pages de Delporte, laquelle conclut son état de l’art sur ces quelques mots (que je partage dans une large mesure) :

La sémiologie et les approches formalistes ont longtemps détenu un certain monopole dans les études sur la bande dessinée […] Or, si la bande dessinée peut être considérée comme un langage, elle ne peut s’y réduire. (page 32)

S’ensuit un second chapitre entièrement consacré aux blogs-BD. La démarche de Julie Delporte se veut alors assez simple : comparer les blogs-BD féminins, en particulier ceux de Pénélope Bagieu et Margaux Motin, aux œuvres autobiographiques de Fabrice Neaud et Debbie Drechsler (d’autres références sont à l’occasion sollicitées). Les blogs sélectionnés sont donc décortiqués, tant du point de vue de leur contenu que de leurs caractéristiques visuelles, et ne tardent pas à être qualifiés de bédé-réalité, en référence bien sûr à la télé-réalité (on pourrait étendre l’analogie, largement suggérée ben que non explicitée tout au long de l’ouvrage, entre télé-poubelle et bédé-poubelle). Les raisons qui poussent Delporte à adopter ce vocable ô combien péjoratif sont multiples :

  • Contrairement aux albums autobiographiques, les bloggeuses ne se mettent jamais en danger, aussi bien physiquement que moralement (l’écriture de soi est alors dénuée de toute dimension tauromachique, pour reprendre Leiris). Les anecdotes relatées sur leur espace web ne sont pas le résultat d’une introspection, d’une remise en question (voire d’un repentir), mais cherchent seulement à fidéliser un lectorat féminin en puisant dans les codes du Chik lit (genre littéraire écrit par des femmes pour un public essentiellement féminin, à l’image du Journal de Bridget Jones).
  • Les bloggeuses n’ont de cesse de se mettre en avant (la présence des autres protagonistes est souvent minimisée, quand ces derniers ne sont pas purement et simplement absents), et véhiculent dans leurs billets tous les « stéréotypes de la société de consommation » (page 107). Sur ce point, Delporte insiste sur la place prépondérante qu’accordent Bagieu et Motin au shopping et à l’achat compulsif, et y voit l’éloge, sans doute involontaire, d’une idéologie assez nocive, celle du pouvoir d’achat (on notera à ce sujet un comparatif bienvenu avec le discours publicitaire).
  • Les outils du Web 2.0 (affinité entre les lecteurs et l’auteur, notamment via l’usage des commentaires) plongent les bloggueuses dans une forme de « starisation », les encouragent à placer la satisfaction du public –pour ne pas dire des fans–  au centre de leurs préoccupations.
  • Sur le plan esthétique, les blogs de Bagieu et Motin présentent une uniformité certaine, les deux auteures se limitant à l’utilisation de quelques stéréotypes graphiques.

 Si les propos de Delporte ne sont pas sans pertinence, et appuyés par des exemples bien choisis, le simple fait de juger de la qualité des blogs-BD en les comparant aux œuvres les plus emblématiques du courant autobiographique pose problème. Au fond, le blog est avant tout un dispositif communicationnel, sorte d’écriture de soi tournée vers l’extérieur (un peu à la manière d’une lettre), et ne se marie alors que difficilement avec l’impératif d’introspection inhérent aux œuvres écrites, lesquelles émergent à la suite d’un dialogue avec soi-même, seul devant son écran d’ordinateur ou sa feuille de papier. La connaissance et la remise en question du MOI passent au second plan. C’est lorsque l’écriture de soi se trouve investie d’une finalité communicationnelle immédiate (accentuée par une logique de rendez-vous et de publications quasi journalières), qu’une certaine vacuité des contenus se fera sentir (avec une large place accordée à l’anecdotique, au banal).

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J’ai vu « Je vous ai compris »

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Film graphique, animatique, e-BD,  BD animée, BD numérique, les appellations se multiplient et jettent un certain flou sur la dernière réalisation de Frank Chiche. Projet plurimédia (et non, à proprement parler, transmédia), décliné sur DVD et tablette, «Je vous ai compris » se démarque des productions habituelles par son esthétique très « BDesque » et son scénario à la limite du devoir de mémoire. L’histoire, en quelques mots : en 1961, le coup d’état des généraux, en réponse à la politique gaullienne, exacerbe l’opposition entre indépendantistes et partisans de l’Algérie française.  Emportés dans le tourbillon des conflits idéologiques, trois jeunes personnes au destin intimement lié, Jacquot, Malika et Thomas, s’acheminent inexorablement vers une fin tragique, sans possibilité de retour. Cette focalisation sur une période peu glorieuse de l’histoire de France est servie par un parti-pris visuel des plus déstabilisants, à même d’enthousiasmer ou de rebuter le spectateur. S’inspirant très fortement de la bande dessinée, un filtre graphique a été appliqué sur des acteurs surmaquillés, afin de conférer un aspect « gominé » à l’épiderme et aux cheveux. Entièrement tourné sur fond vert, les décors ont été générés par ordinateur et dégagent un je-ne-sais-quoi d’hergéen (en particulier les extérieurs).

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Œuvre atypique, sur laquelle on peine à donner un avis, « Je vous ai compris » cumule les prises de risque, tant sur le plan thématique qu’esthétique. Fruit d’une interrogation sur les potentialités offertes par les nouvelles technologies, la version tablette prend aussi les allures d’un pari, d’une tentative. Un premier jet, en quelque sorte. Poussant encore plus loin l’analogie avec la bande dessinée, chaque scène fait l’objet d’un découpage et d’une mise en page. Des vignettes sonorisées et animées apparaissent et disparaissent à un rythme prédéfini, obligeant l’utilisateur à rester dans son rôle passif de spectateur. Tout au plus pourra-t-il retrouver les joies d’une lecture maîtrisée en consultant les précisions historiques disséminées ici et là,  indiquées via un post-it disposé discrètement en bas à droite de l’écran. On touche ici à l’un des avantages du numérique, à savoir contextualiser le contenu fictionnel, le mettre en lien avec la réalité des événements et, ce faisant, informer éventuellement les spectateurs, notamment les plus jeunes, sur des faits historiques qu’ils ne connaissent que de loin. De fait, si l’intrigue reste identique, l’expérience de visionnement n’est pas la même sur tablette et DVD. A preuve, la déclinaison IPAD fait usage des récitatifs (rectangles colorés où apparaissent les interventions du narrateur) pour expliciter les pensées et ruminations des personnages.  Ces fragments textuelles, souvent des phrases courtes, apparaissent entre les phases de dialogue et ne perturbent aucunement la bande son. On jongle sans mal entre lecture brève et écoute attentive, le tout, comme déjà mentionné, à un rythme prédéterminé.  Alors que le film ne rend compte que des actes et des paroles explicitement proférées, la BD animée introduit les chamboulements intérieurs et les incertitudes cachées. On rentre dans la psychologie des protagonistes. Autre phénomène remarquable : le parcours de l’œil ne suit pas un axe linéaire, comme pourrait le supposer l’utilisation du son, mais subit de fréquents retours en arrière. Par moments, le récit avance en rebroussant chemin, en revenant à la vignette précédente, instaurant une sorte de disjonction entre le temps et l’espace; mais une disjonction harmonieuse. Le spectateur fait ainsi des allers et retours entre les cases, mouvement certes peu naturel mais tout à fait justifié lorsqu’il s’agit de mettre en scène (ou devrais-je dire, de « mettre en espace ») les dialogues. D’une certaine façon, la récupération du code de la BD dynamise l’ensemble en cassant la linéarité du déroulement filmique.

Nous finirons ce billet sur une maladresse : l’usage à mauvais escient des onomatopées. Ces dernières apparaissent ici ou là, accompagnent une décharge de mitraillette, une main qui tape à la porte etc. L’effet recherché, à savoir insuffler un « côté BD », échoue doublement : d’une part, cela crée une redondance vis-à-vis du flux sonore. Autrement dit : pourquoi recourir aux onomatopées, dont le rôle principal est de bruiter un album, lorsqu’une bande son est déjà à l’œuvre ? D’autre part, les qualités graphiques des onomatopées (qui, contrairement aux textes embullés, jouissent d’un traitement plastique bien spécifique) s’accordent assez mal avec l’espace représenté. Elles font taches et desservent le propos de l’auteur. L’exemple le plus parlant : les énormes « BOUM » qui ponctuent la bataille en début de film, moment tragique où l’un des personnages principaux découvre l’horreur de la guerre, ne sont pas à leur place. On les imagine facilement dans une vignette d’Asterix, accompagnant gaiement la royale pluie de torgnoles qu’administre le jeune gaulois à la garnison romaine, mais on peine à leur trouver une justification dans une « docu-fiction » traitant de la guerre d’Algérie. Comme quoi, une hybridation réussie est une hybridation parcimonieuse.

Pour les plus curieux:

Site officiel

Téléchargement (gratuit) du premier épisode sur l’Appstore