Chronique manhwa: Geonbae de Young-Bin Kim & Dong-Kee Hong

Je signe sur  Keulmadang.com, revue électronique spécialisée dans la littérature coréenne, une chronique consacrée à Geonbae, un manhwa culinaire édité chez Clair de Lune. Pour consulter la chronique, c’est par ici.

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La revue dessinée: les dernières nouvelles

revue

Le 18 novembre 2012, le festival BD de Colomiers accueillait Oliver Jouvray et David Servenay, deux des fondateurs de la Revue Dessinée.  L’occasion idéale d’en savoir un peu plus sur un projet certes bien connu des amateurs de BD numériques, mais qui s’était fait assez discret depuis le lancement du site officiel en janvier 2012. Sans prétendre à l’exhaustivité, ce compte-rendu se propose de résumer les principaux points abordés par les intervenants: sujets privilégiés par l’équipe éditoriale, mode de diffusion etc.

 Prévue dans un premier temps en téléchargement sur Ipad puis sur support papier, la revue publiera uniquement des reportages ou documentaires sous forme de bande dessinée. Aucune fiction ne sera diffusée, quand bien même elle présenterait des liens plus ou moins directs avec l’actualité. D’une certaine manière, ce choix reflète un idéal d’objectivité : le but de la revue sera de délivrer une information le plus fidèlement possible, sans prendre le risque de l’intégrer dans un univers diégétique susceptible de l’altérer.

 Cela posé, deux questions s’imposent : pourquoi avoir choisi le médium bédéique ? Et pourquoi une revue ? Loin d’être inintéressants, les éléments de réponse apportés par les conférenciers dénotent une réflexion de fond sur les pratiques de lecture et le langage de la BD. La consultation d’une revue, pour commencer, obéit à un rituel de lecture spécifique. Un magazine étant la somme d’un ensemble d’articles (ici, de planches) thématiquement hétérogènes, le lecteur est constamment invité, même si son attention se dirige dans un premier temps vers un article particulier, à se pencher sur des sujets qui à priori ne l’intéressaient aucunement. Cette diversité sur le plan thématique s’accorde parfaitement avec le langage bédéique. Le fait que la bande dessinée, et les exemples sont nombreux, autorise l’usage de plusieurs styles visuels (dessins réalistes ou SD, photos etc.) peut être mis à profit à des fins explicatives. Un schéma, par exemple, est parfois plus adapté qu’un dessin pour clarifier un phénomène complexe. Eu égard à la visée informative de la revue, et donc à l’impératif de clarté qu’elle se doit de respecter (ne serait-ce que pour s’assurer du bon transfert de l’information), le recours au « schématique » peut s’avérer tout à fait pertinent. Quel que soit le sujet abordé, la dimension polygraphique intrinsèque à la BD peut donc être facilement mobilisée pour servir le propos de l’auteur.

 Outre ces quelques remarques sur le langage de la BD et l’adoption d’un format magazine, la conférence a aussi fait la part belle à une problématique d’actualité dans le monde de l’édition : la cohabitation de deux supports, à savoir le papier et le numérique.

 On sait que le passage du papier au numérique (ou l’inverse) soulève actuellement de nombreuses interrogations chez les acteurs du livre. Oliver Jouvray et David Servenay (et sans doute les autres membres du projet) ne font nullement exception à la règle et se sont donc, comme tout auteur souhaitant se lancer sur la scène numérique, interrogés sur les potentialités nouvelles qu’offrait le support. Car enfin, la question est permise : si une version papier est prévue, pourquoi passer par le numérique ? Du point de vue de  la diffusion d’abord, l’Ipad est la promesse d’un lectorat qui se chiffre en million, dont une partie (notamment les plus jeunes) ne lit qu’en dématérialisé. Autre avantage : le numérique offre des possibilités intéressantes en termes de contextualisation de l’œuvre.  L’ajout d’hyperliens, par exemple, permet d’ancrer cette dernière dans un réseau d’informations, d’infirmer ou d’entériner son contenu en la mettant en contact avec d’autres sources, journalistiques ou autres. Le lecteur est ainsi invité à compléter sa lecture en consultant des documents extérieurs à l’œuvre elle-même. Quant à l’auteur, l’orientation exclusivement documentaire de la revue l’incitera à collaborer avec des journalistes et/ou reporters, en bref avec le monde de la presse. Une façon pour le moins intéressante d’intégrer dans la couple dessinateur/scénariste d’autres acteurs, peut-être non bédéphiles mais susceptibles, de par leur connaissance de tel ou tel fait d’actualité, de fournir des compléments d’information précieux. Le site de la revue sera aussi mis à profit et deviendra un lieu de contact entre auteurs et lecteurs.

  Dans la mesure du possible, tous ces « petits plus » facilement exploitables sur support numérique seront maintenus dans la transposition papier. Ainsi, un dossier (comprenant croquis et autres suppléments) complétera chaque fin de volume, offrant au lecteur l’opportunité d’approfondir le sujet de son choix.  Olivier Jouvray et David Servenay ont d’ailleurs accepté de dévoiler au public certains projets actuellement en chantier. Seront donc proposés au lecteur, à priori dans les premiers numéros, un documentaire d’Hippolyte sur les batailles de coq à la Réunion, un autre d’Etienne Davodeau sur la vie des volcans, ou encore une enquête sur la vente d’armes en France dans les années 70. Notons qu’entre chaque reportage seront insérées des chroniques traitant de questions économiques, historiques ou philosophiques (ces dernières useront volontiers de l’anachronisme et feront dialoguer divers philosophes  –Platon, Nietzsche, Schopenhauer– autour d’une notion particulière, par exemple la volonté).

 Après un exposé d’une heure, extrêmement clair et bien illustré, vint enfin l’échange avec le public, consacré principalement à des aspects d’ordre formel. On retiendra entre autres les précisions ayant trait au protocole de lecture. Olivier Jouvray et David Servenay ont été clairs sur ce point : la revue se présentera sous forme de planche, de manière à donner au lecteur cette liberté si caractéristique du support papier, celle de voir toutes les vignettes simultanément, d’embrasser du regard l’ensemble de la planche avant d’enclencher l’acte de lecture. Autrement dit, il s’agit de sauvegarder ce que nous appelons, à la suite de Benoît Peeters, le périchamp. Un tel choix exclut automatiquement tout processus de lecture reposant sur un défilement case par case ou sur une succession de diaporamas (même si le mot « diaporama » est quelque peu impropre, c’est ainsi que l’on qualifie communément le turbomédia). Mais laisser au lecteur le loisir de contempler le périchamp ne va pas de soi sur numérique. Un problème important n’est autre que la diversité des formats d’écran. Comment, entre autres, afficher dans son intégralité une planche sur un Ipad mini, tout en assurant une lisibilité suffisante des bulles ? En ce cas comme dans d’autres (éventuelle fatigue oculaire etc.), le lecteur devra effectuer un zoom, propulsant une partie de la planche hors du cadre circonscrit par l’écran. Le phénomène est bien connu des consommateurs de BD numérisées (sur Iznéo, Avecomics etc.) : soit la planche est visible dans son entier mais illisible, soit elle atteint un degré de lisibilité satisfaisant mais devient, du même coup, invisible en partie. Concorder lisibilité/visibilité est une opération périlleuse sur tablette, dont les dimensions, contrairement  à celles culturellement normées d’un album imprimé, varient en fonction des évolutions technologiques (les éditeurs et auteurs n’ont bien sûr aucune prise sur ce paramètre, puisqu’il s’agit de contraintes externes venant s’ajouter à d’autres plus idéologiques, par exemple la censure). Il est donc clair que la publication numérique pose une kyrielle de contraintes tant sur le plan formel et esthétique (engagé un nouveau dialogue avec un support émergent) que politico-économique. Si les premières n’ont rien de négatives, dans la mesure où elles peuvent être source de créativité et d’inventivité (une contrainte n’existant pas sans transgression, étant elle-même une invitation à la transgression), les secondes sont en revanches beaucoup plus difficiles à « combattre », car plus arbitraires et totalement étrangères à l’art (sur la question de la censure, et pour tester cette prison fascinante qu’est l’écosystème Apple, il serait intéressant de proposer sur Ipad une BD reportage  consacrée à la censure pratiquée par la firme à la Pomme…)

 Innovante (sujets abordés, contextualisation intéressante de l’œuvre etc.) tout en affirmant sa filiation génétique avec sa grande sœur papier (maintien du périchamp etc.), la Revue Dessinée n’a pas vraiment d’équivalent sur la scène numérique française. Il ne reste plus qu’à attendre la sortie du premier numéro, en septembre 2013, pour voir si le couple papier/numérique tient la route, ou si on s’achemine petit à petit vers un (inévitable ?) divorce.