La BD numérique selon Madefire.

L’application Madefire, disponible depuis peu sur Ipad, offre aux utilisateurs des créations uniquement pensées et diffusées sur support numérique. Bénéficiant de l’appui de dessinateurs et scénaristes bien connus des fans de comics, au premier rang desquels Dave Gibbons (Watchmen), ou encore Liam Sharp, Madefire propose des œuvres avant tout destinées à un public adulte, tant du point de vue visuel  (voir par exemple l’esthétique assez « crasseuse » de Houses of the Holy) que scénaristique. Si le catalogue est encore peu fourni, les œuvres consultables affichent une étonnante richesse graphique, et sont agrémentées de « petit plus » parfois considérés d’un œil sceptique : musiques et sons d’ambiance, effets divers et variés (transition entre les cases, zoom etc.). Si ces ajouts ont parfois récolté les foudres des lecteurs et auteurs, et ce à juste titre, force est de constater qu’ils constituent ici une véritable plus-value, et participent à rendre l’expérience de lecture plus immersive. Madefire ne réalise pas, pour reprendre une formule devenue habituelle chez les lecteurs de BD numériques, des dessins animés du pauvre, mais au contraire des BD intelligemment construites, mêlant de manière réfléchie et sans excès composante sonore et effets visuels. On notera d’ailleurs certaines innovations bien trouvées, par exemple la possibilité de tourner à 360° certaines images, ou encore une légère 3D stéréoscopique appliquée à certaines pages (notamment la page titre).

L’interface, très sobre, de Madefire

Signalons pour conclure que les BD sont consultables gratuitement, et sont uniquement disponibles en anglais. Pour plus d’informations et quelques visuels, je vous encourage à visiter le site officiel de Madefire, et à lire le bref billet que lui consacre Bastien Morel sur Actualitté.com : http://www.actualitte.com/applications/application-numerique-madefire-prend-ses-marques-36345.htm

De l’écran au papier : l’exemple du Webtoon sud-coréen

Jusqu’ici, l’étude de la bande dessinée numérique a amené analystes, théoriciens, auteurs et éditeurs à se poser une question en sens unique : comment passer d’un support papier, ancien et solidement ancré dans nos pratiques culturelles, à un support numérique, forcément plus jeune et dont l’essor, depuis la démocratisation d’Internet et la parution des Tablettes ou  Smartphones, a connu une percée fulgurante ces dernières années ? Mais cette question, qui très souvent s’accompagne d’interrogations axées sur l’économie (comment générer des bénéfices sur une offre numérique? comment les éditeurs doivent-ils lutter contre le piratage et la circulation illégale d’albums scannés etc. ?), peut être renversée. A savoir donc : comment passer d’un support numérique à un support papier ? Il est vrai qu’en Europe, les fictions numériques transposées sur papier sont assez rares, à l’exception de quelques  projets éditoriaux qu’il convient d’ailleurs de saluer (on notera entre autres, sans être exhaustif: Les autres gens  de Thomas Cadène,  les publications du Portail Lapin, L’entre-monde de Yanouch, Bludzee de Trondheim, les Blogs BD jouissant d’une forte popularité etc.). Mais ce qui est encore peu répandu chez nous ne l’est pas forcément chez nos amis coréens, adeptes du webtoon (dit délitoon en français). Brièvement, un webtoon est un manhwa (Bd coréenne) numérique qui se consulte en utilisant le scrolling vertical de son navigateur web. La plupart du temps, les vignettes sont disposées les unes sur les autres, et l’internaute-lecteur n’a qu’à utiliser l’ascenseur de son navigateur pour les faire défiler. En procédant de la sorte, les artistes coréens peuvent profiter d’un espace virtuel illimité, étant entendu qu’il n’existe pas de réelle limite au défilement d’une page internet. Dès lors adapter un webtoon sur support papier appelle une question: comment passer de cet espace virtuel illimité, le web, à un espace physique limité, la page ? Comparer quelques webtoons avec leur version papier permettrait d’en savoir un peu plus sur les difficultés d’une telle opération. Voici, parmi bien d’autres, une partie d’une planche imprimée (gauche) et son équivalent numérique (droite). Les modifications relatives à la mise en page sont évidentes :

La version papier (gauche) propose une nouvelle disposition des cases, due aux contraintes imposées par la page (son format non modifiable etc.)

D’emblée, on peut assigner à ces différences deux raisons qui, cela va de soi, mériteraient d’être complétées par une analyse plus approfondie. Pour commencer, la page exige, de par ses dimensions restreintes et sa forme rectangulaire, une nouvelle disposition des vignettes. La page se présente ainsi comme un espace fragmenté, morcelé par une multitude de cases contiguës, placées l’une à côté de l’autre.  Basculer du numérique vers le papier se traduirait donc, en premier lieu, par l’abandon, du moins pour certaines planches, du simple étagement des vignettes, et par un retour à une mise en page reposant sur une logique de compartimentage plus classique, plus adaptée au format contraignant d’une page papier. A cette première observation s’ajoute une exigence éditoriale: limiter le nombre de pages. Il est bien évident qu’en plaçant côte à côte des vignettes à l’origine les unes sur les autres, on gagne de l’espace, et on produit ce faisant un tome conforme aux normes de pagination (mais l’on réduit, du même coup, la dimension des vignettes concernées…). Les contraintes imposées par la page et le gain d’espace (et sans doute d’argent) pourraient figurer (notons le conditionnel) parmi les choix qui ont présidé à cette adaptation papier.

Dans un prochain billet, il sera question d’un autre webtoon édité en version imprimée, mais cette fois-ci en France ! Il s’agit de l’album Ce que j’ai à te dire de Jung Ji Hoon, édité par Kwari. Cette œuvre numérique comporte en effet des mises en pages très originales qui méritent une attention toute particulière.